|  |  |  | Edmond Hervé, Maire de Rennes

Le maire de Rennes s’exprime sur les valeurs qui étayent son engagement, sur la fonction de Maire et sur sa conception de l’action publique et de l’Etat. Il revient à cette occasion sur les événements qui ont secoué la capitale bretonne : les débordements liés à l’absence de rave-party pendant les Transmusicales et à l’animation du centre-ville certains soirs. Autant de points de désaccords avec l’autorité préfectorale.
Vous avez été élu maire pour la première fois en 1977, à 34 ans. Comment le devient-on ? "La fonction de maire est une mission que l'on remplit par idéal. C’est pour moi la recherche du bien commun, le partage du progrès et la mise en œuvre de la trilogie républicaine : liberté, égalité, fraternité. Je me suis engagé pour la faire vivre. Cet idéal ne m'a jamais quitté. Lorsque je parle de la recherche de l'égalité, de l'égalité des chances, de l'égalité des possibles, je souhaite aussi combattre la résignation. Il est important de dire aux gens des milieux populaires qu'on n'est pas assigné à une place déterminée dans la société. J'ai toujours pensé que l'école était un puissant facteur d'égalité, indépendemment de toutes ses difficultés. Il faut donner une priorité au partage de la connaissance et du savoir."
La politique et les politiques souffrent de discrédit et de désaffection, le ressentez-vous en tant que maire ? "Je ne le ressens pas parce que je n'y participe pas. Je plaide dans mon action quotidienne le contraire. Mais je pense que les hommes politiques ont un rôle à jouer en rappelant le rôle du politique, en expliquant, en ne se contentant pas de dire voilà ce qu'il faut faire, il faut qu'ils disent le pourquoi de ce qu'il faut faire, les moyens qu'ils comptent utiliser. Un exemple qui me paraît essentiel : dans ce pays, il y a un très mauvais rapport à l'impôt. Il faut que l'on explique mieux à quoi sert l'impôt : à financer tout en étant un facteur de solidarité, de répartition. Quand vous achetez à Rennes un ticket de bus, vous le payez 1,10 €, mais le prix de revient d'un trajet est de 3,30 €. La différence provient de l'impôt qui est redistribué. C'est ça la fonction de solidarité. Et puis les libéraux devraient savoir que l'impôt est un puissant facteur de développement économique. La fonction politique consiste à expliquer de manière rigoureuse. Je ne pense pas qu'un homme politique, eu égard à l'importance de la vie politique, doive participer à des émissions de variété. Ce n'est pas le rôle d'un homme politique de pousser la chansonnette dans une émission de variété. A chacun sa fonction. Tout comme un politique n'a pas nécessairement à savoir tout sur n'importe quoi. Sur ce point, je peux ajouter que je n'ai jamais eu recours à des services de communication personnels. Jamais. J'entends des services disant il faut vous habiller comme cela… Il faut que l'homme politique soit lui-même. Vous ne pouvez jamais jouer de manière durable une composition."
Au-delà du contrat passé avec les électeurs, il y a une alchimie particulière entre un maire et sa ville… "Oui. Pour moi la ville est une totalité. Qui a sa matière et son esprit. Dans cette ville, les gens n'aiment pas l'esbroufe. Vous ne voyez pas de grosses bagnoles. Les façades sont simples. Même les belles façades. Les gens ont un rapport particulier au travail, à la parole aussi."
Depuis votre première élection, comment avez-vous vu évoluer cette fonction de maire ? On pourrait en pointer plusieurs aspects, par exemple dans la relation entre le maire et l'Etat, qui a profondément changé en 1982 avec les lois de décentralisation… "Tout d'abord, j'ai participé aux lois de décentralisation puisque j'étais au gouvernement. Pour qu'un Etat fonctionne bien, il faut qu'il y ait un équilibre entre la décentralisation et la déconcentration. Tout cela c'est une affaire de textes, d'institutions, mais c'est aussi une affaire de personnes. Aujourd'hui mon constat est le suivant : concernant la décentralisation, il manque dans notre pays une grande réforme, celle de la fiscalité locale. Là aussi tout le monde ne comprend pas le contenu exact de cette réforme, mais il nous revient de dire qu'au niveau local, il faut des impôts justes et efficaces. Je fais aujourd'hui le constat suivant : au niveau local, d'une manière générale, l'Etat n'a plus la même présence qu'hier. Ce n'est plus un Etat qui entreprend. Il réduit son champ. J'appelle de mes vœux un Etat et une décentralisation impliqués dans le développement économique, social et culturel. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, pour des raisons idéologiques. Je vois un retrait de l'Etat dans ces domaines, en comparant ce qui se passe depuis 1981. Un Etat local fort est nécessaire parce que les compétences des grandes collectivités territoriales (villes, départements, régions) sont importantes, et il faut qu'il y ait cohérence et cohésion entre ces différentes collectivités territoriales de manière à ce qu'on ne verse pas dans l'égoïsme. Prenons un cas précis, local. Il y a quelques temps, un dossier a été ouvert concernant l'accueil des demandeurs d'asile. J'ai vu quelles étaient les collectivités locales qui acceptaient les demandeurs d'asile. |  | Dans ce département, j'ai vu aussi quel était le comportement de certains maires qui refusaient l'accueil de ces personnes. Non seulement ils le refusaient mais ils prenaient aussi à témoin la population, ce qui est la pire des choses. C'est là que l'Etat a son rôle à jouer. L'Etat ne peut être cantonné dans le strict domaine de la police, de la sécurité et de la justice. Autre exemple, on vient d'inaugurer la nouvelle salle de spectacle à Guy Ropartz. J'observe que la part de l'Etat est très limitée par rapport à la part de la Ville. Je me dis que l'Etat ne joue pas son rôle en matière de soutien à la création culturelle."
A propos des relations entre Ville et Etat, et particulièrement de vos relations avec la préfète… "Je suis très attaché au respect de l'intérêt général et au respect de l'Etat. Et dans un pays tel que le nôtre, il faut un Etat fort. Il faut un Etat qui favorise le dialogue, les relations contractuelles et qui régule, qui soit le garant de la solidarité. Voyons de manière concrète ce qui s'est passé à propos des Transmusicales : cela fait plusieurs années que je demande à l'autorité préfectorale de trouver un terrain pour accueillir les rave-parties. Je fais cette demande parce qu'il est juridiquement de la responsabilité et du devoir de l'autorité préfectorale (circulaire Sarkozy) de trouver un terrain éloigné des habitations et non dangereux. Ce genre de terrain existe en Ille-et-Vilaine et en Bretagne. Et je ne peux pas accepter que l'on ne trouve pas ce genre de terrain et qu'on ne l'aménage pas. La préfète ne partage pas mon point de vue. Et il y a eu les débordements que vous savez."
Elle ne partage pas ce point de vue ? "La préfète estime que ce genre de terrain n'existe pas."
La Prévalaye, réquisitionnée l'an dernier, n'était pas un bon terrain ? "Le terrain avait été réquisitionné, et non seulement je n'ai pas protesté contre cette réquisition, mais les services de la Ville ont coopéré et participé. Services de sécurité, bâtiments communaux, services de voiries, etc…"
On aurait pu reprendre ce terrain ? "La procédure aurait pu être reprise. Le problème est que c'est un terrain qui est proche des habitations. Donc qui ne correspond pas tout à fait aux règles de la circulaire Sarkozy. Mais vous avez d'autres terrains. Vous avez des terrains militaires. Ca ne s'est pas fait. Alors après, il y a eu ces débordements. Et puis il y a les festivités du jeudi soir. Je constate que vous avez ce genre de problème dans toutes les grandes villes. Mais je ne veux pas qu'on stigmatise une population. Et ce n'est pas en mettant un canon à eau que l'on résout les problèmes. Cette histoire du canon à eau m'a profondément ulcéré. C'est de la provocation. Alors qu'est-ce que nous avons fait ? Nous avons réuni des représentants des équipements de quartier, d'associations, de la préfecture pour mettre en place tout un dispositif intéressant l'animation festive, l'animation commerciale, les aménagements, la prévention et les actions de répression qui, globalement, doivent être coordonnés pour que, dans cette ville, chacun puisse vivre de manière active, dans le respect des uns et des autres. La réponse ne peut être une réponse uniquement policière et judiciaire. C'est pour cela que nous réfléchissons avec les présidents d'université, avec les responsables de quartier… sur comment on peut animer cette ville au plan festif, comment la place Sainte-Anne peut être la place de tout le monde et pas seulement la place de quelques-uns. Alors faut-il mettre un marché alimentaire ? Quels aménagements faut-il faire ? Quelles manifestations faut-il organiser ? Des propositions sont faites, des décisions concrètes seront prises. Voilà une grande différence. La Ville a une approche globale, différenciée, partenariale. L'approche policière ne peut être la seule même si elle est nécessaire."
Quels sont vos moyens de police ? "Dans cette ville, la police est une police d'Etat, qui ne dépend pas du maire. Nous avons une police municipale mais qui a des compétences limitées. Elle ne peut arrêter des gens et ne fonctionne pas la nuit. L'autorité de police dans cette ville, c'est l'Etat. Je ne peux pas commander de CRS ni de gendarmes. Je peux prendre certains arrêtés mais c'est la police d'Etat qui, pour une grande partie, fait appliquer ces arrêtés."
Comment étaient vos relations avec les précédents préfets ? "Les rapports que j'ai eus avec M. Guéant, préfet en poste à Rennes de 2000 à 2002, étaient des rapports très constructifs et très positifs. Et je cite M. Guéant parce que c'était un préfet très impliqué dans la police. Il a été directeur de cabinet du ministre de l'intérieur (Nicolas Sarkozy). Nos relations ont été excellentes. Ce furent des relations placées sous le signe de la responsabilité partagée."
Propos recueillis par Raymond Paulet.
Mars 2005. |
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