|  |  |  | Jean-Louis Tourenne, Président du Conseil général

Un an après son arrivée à la tête du Conseil général d'Ille-et-Vilaine, l'ancien maire de La Mézière apprécie toujours son bonheur. Il peut enfin, à 60 ans, diriger le département comme il l'a rêvé pendant les trente années passées dans l'opposition. Aujourd'hui sa vision est claire : faire table rase, non pas du passé, mais des anciennes pratiques politiques.
Depuis quand êtes-vous élu au Conseil général ? "J'ai été élu pour la première fois en 1973 avec des hommes comme Edmond Hervé et Michel Phliponneau, nous étions les premiers socialistes à siéger au sein de l'assemblée départementale."
Il aura donc fallu attendre plus de 30 ans pour que le basculement à gauche se produise lors de l'élection de 2004 ? "C'est vrai, que nous avons eu des hauts et des bas. Le changement des mentalités a été très lent. Nous avons commencé à trois conseillers de gauche, puis nous avons été huit. Nous sommes longtemps restés autour de 10, très loin de la majorité. Et il n'y avait aucune perspective d'avenir compte tenu du mode d'élection du Conseil général qui se déroule par moitié tous les trois ans. Il n'y avait donc jamais de bouleversement. A tel point que, sincèrement, je ne pensais pas voir pendant ma vie politique, l'Ille-et-Vilaine basculer à gauche."
Comment avez vous trouvé le département quand vous êtes arrivé aux affaires ? "Un grand homme politique a dit : "Notre plus grande surprise en arrivant au pouvoir, c'est que la situation que nous avons trouvée était pire que ce que nous pensions." C'est exactement le sentiment que nous avons eu."
N'y avait-il quand même pas un léger excédent dans les caisses ? "C'est vrai, nous avons trouvé un surplus de 24 millions d'euros sur le budget de fonctionnement de l'année précédente. Mais, à côté de ça, nous avons également trouvé des dépenses atteignant 720 millions d'euros ! Des engagements que nous devons impérativement honorer. Nous n'avons pas le choix. Et comme nous n'avons que 200 millions d'euros par an dans notre budget pour les investissements, à moins d'augmenter les impôts ou de recourir à l'emprunt, nous sommes dans l'incapacité de financer toutes ces dépenses."
Et qui est, selon vous, responsable de cet état de fait ? "Si nous sommes dans l'incapacité de tenir toutes les promesses de la précédente majorité, c'est la faute d'un homme que je n'hésite pas à nommer : Pierre Méhaignerie. Il a eu une peur monumentale de perdre le Conseil général en 2001 alors qu'il était encore président. Alors, il a fait des cadeaux à tout le monde. Il a d'abord commencé par baisser les impôts en privant le département de 15 millions d'euros par an. Puis il a multiplié les promesses dans toutes les directions. Des promesses dont les financements étaient étalés sur 5 ans avec la part des dépenses la plus importante à la fin des autorisations de programme. Conséquence, toutes les mesures votées par la majorité de Pierre Méhaignerie arrivent au maximum de leurs échéances en 2005 et 2006."
Cela veut-il dire que vous avez les mains liés jusqu'en 2007 ? "Heureusement, non. Mais si nous n'avions pas pris des mesures dès notre arrivée au pouvoir, nous aurions effectivement été dans l’impasse. Nous avons décidé de faire toutes les économies possibles sur le budget de fonctionnement en fonction de nos priorités. Nous avons par exemple diminué de 25% les crédits de communication et de réception. Puis, nous avons décidé de différer un certain nombre de réalisations. Par exemple le stade d'athlétisme couvert est reporté en 2008. Nous avons fait des choix aussi pertinents que possibles par rapport aux orientations que nous avions prises."
Reporter des projets, cela ne doit pas être facile à faire comprendre aux gens qui vous ont porté au pouvoir ? "Nous avons été élus sur un certain nombre d'engagements que nous voulons tenir un à un. Nous avons déjà augmenté le crédit des collèges de 10%, les crédits des associations de maintien des personnes âgées à domicile de 10%, les crédits aux associations culturelles de 25%, etc. Puis, à chaque session, nous avons lancé d'autres projets comme le programme Ordi 35 (un ordinateur pour chaque élève de 3ème), le plan de Transport ou encore le plan Petite Enfance."
Finalement n'est-ce pas un peu votre électorat que vous favorisez ? "Non, je ne crois pas. L'électorat du parti socialiste, c'est plutôt les classes moyennes. C'est vrai qu'elles souffrent aujourd'hui, mais ce n'est pas celles que je plains le plus. Quand je lis dans les statistiques qu'il y a en France (deux millions d'enfants qui vivent sous le seuil de pauvreté) alors là je me pose des questions. Si vous ne pouvez pas juger la pertinence de vos actions et mesurer l'écart entre les résultats que vous obtenez et l'idéal que vous visez, alors là vous faites n'importe quoi. Notre projet doit être impérativement cohérent afin que nous puisions vivre mieux." |  | Vous occupez le poste de président du Conseil général depuis un an. Avez-vous eu le temps de faire tout ce que vous vouliez ? "Entre le mois d'avril 2004, après les élections, et la fin de la préparation du budget primitif au début 2005, cela a été un véritable marathon. Il a fallu se familiariser avec l'ensemble des services, bâtir le projet stratégique que nous présentons en ce moment dans le département. C'est un travail monumental. Du coup, l'an dernier je n'ai pas pu prendre de vacances. Mais, cette année, je me suis un peu mieux organisé et j'ai réussi à m'octroyer quelques jours de repos."
Malgré toute cette activité, vous avez gardé la présidence de la Communauté de communes du Val d'Ille. Est-ce compatible ? "J'ai démissionné du poste de maire de La Mézière, mais, c'est vrai, j'ai gardé le poste de président du Val d'Ille. Honnêtement, ce n'est pas bien. Je pensais que pendant un an j'allais être surchargé, j'ai donc demandé aux vice-présidents de ma communauté de communes d'être indulgent à mon Ègard. Mais, cela ne pouvait pas durer. Alors je me suis arrangé pour avoir un peu plus de temps. D'autant qu'aujourd'hui, je n'ai plus d'activité professionnelle. Et puis du côté du Conseil général, les méthodes de travail ont bien changé."
Comment cela ? "J'ai demandé que les vice-présidents ne se contentent pas de venir de temps en temps. Le personnel n'en revient pas. Jamais les fonctionnaires du département n'ont autant vu leurs élus. Ils sont en permanence dans les services alors qu'avant on ne voyait personne. Auparavant, c'était les services qui décidaient des budgets. Il n'y avait aucune cohérence. Et c'était le directeur général qui faisait une moyenne sans aucune ligne politique directrice. Quand je suis arrivé, j'ai changé tout cela. Ce n'est pas la technocratie qui doit avoir le pouvoir, ce sont les politiques. Mais, c'est évident, ça surprend !"
Vos rapports avec Edmond Hervé ont parfois été tendus, notamment sur l'affaire de Cap Malo, le projet d'aménagement de la Communauté de communes du Val d'Ille. Qu'en est-il aujourd'hui ? "Comme Edmond Hervé, je suis socialiste, j'ai été deux fois son suppléant, j'ai été élu avec lui en 1973 et nous avons eu un parcours commun. C'est donc un ami de 32 ans… Cependant, il est vrai que sur le projet de Cap Malo, nous n'avons pas toujours été d'accord. Ce projet ne pouvait pas lui faire plaisir. Mais, si on part du principe que chaque assemblée est responsable de l'aménagement de son propre territoire, on enlève ce qui relève du passionnel. Ainsi, quand Edmond Hervé s'est opposé à Cap Malo, je me ne suis pas fâché, même si je n'ai pas cédé d'un pouce sur le projet."
Mais, depuis que vous êtes président du Conseil général, les rapports se sont-ils améliorés ? "Il serait malséant d'utiliser ce pouvoir pour servir mes propres intérêts. Par contre nous discutons avec Edmond Hervé de sujets que nous n'abordions pas auparavant. Il y avait la relation Val d'Ille / Rennes Métropole qui était une relation de concurrence avec tous les problèmes que cela posait mais qui, depuis un an, se sont aplanis. Et puis, il y a la relation entre l'Ille-et-Vilaine et Rennes Métropole. Nous sommes partis du constat que Rennes constitue pour nous une chance extraordinaire. Si le département connaît une forte vitalité, il la doit d'abord à Rennes. C'est une locomotive incomparable. Le fait que nous soyons aujourd'hui sur la même longueur d'onde, comme avec la région, est un atout considérable."
Le Conseil général a voté un souhait afin que le département porte le nom de Haute-Bretagne. Un sondage a rejeté cette idée. Quel est votre sentiment aujourd'hui ? "J'avoue que cette affaire n'a pas été très bien menée. La proposition est arrivée en séance plénière après un passage en commission où elle a été adoptée à l'unanimité. Elle a ensuite été reprise par l'assemblée, toutes tendances confondues, moins une abstention. Puis le sondage est tombé. Alors, si on est négatif, on reconnaît qu'on s'est planté. Moi je veux surtout retenir que la population est très attachée à son département. Un attachement profond qui contredit tous ceux qui souhaitent sa disparition. Nous allons donc lancer une grande enquête dans le "Nous, vous, Ille" du mois de juillet, dans laquelle nous allons effectivement aborder le nom du département, mais pas que cela. Nous allons aussi demander aux gens quels moyens il faut mettre en œuvre afin que nous ayons un plus fort sentiment d'appartenance à la même communauté. C'est essentiel si l'on veut bâtir des projets pour l'avenir."
Propos recueillis par Antoine Le Séguillon.
Juin 2005.
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